Le jour où Saint-Étienne est devenue la capitale de la France
Il y a 50 ans et un jour, l'AS Saint-Étienne réalisait l'un des plus grands exploits de son histoire en renversant le grand Dynamo Kiev à Geoffroy-Guichard. Un match qui est entré dans la légende et dont Philippe Gastal, l'historien du club et conservateur du musée a gardé un souvenir impérissable comme il l'a raconté à Radio Scoop.
"Après un match aller compliqué à Simferopol en Crimée (ndlr : défaite 2-0), l'ASSE est toujours en vie. Il y avait toujours un espoir. Plus les jours passaient entre les deux matchs, et, que ce soit les joueurs, Robert Herbin (l'entraîneur), Pierre Garonnaire (le recruteur historique de l'ASSE), Roger Rocher (le président) et le public, tout le monde disait : "tout est encore possible à Geoffroy-Guichard". C'est dans ce contexte que les deux équipes sont rentrées sur le terrain dans un stade chaud, bouillant, incandescent, ce 17 mars 1976, à 20h30. Dès 17h, les populaires étaient pleines. Je m'en rappelle, je suis descendu de la voiture avec mon père, on sentait ce parfum de coupe d'Europe et on se disait "il va se passer quelque chose". On entendait "Allez les Verts" sur l'air d'Ave Maria. Et même 50 ans après, on a toujours la chair de poule d'entendre ça."
Une rencontre se joue parfois à peu de chose, celle-ci a connu un tournant à l'heure de jeu : "On ne parlerait pas d'épopée et de légende s'il n'y avait pas eu cette minute. Ce sauvetage de Christian Lopez sur Oleg Blokhine, qui était à l'époque le meilleur joueur d'Europe, voire du monde, sacré Ballon d'Or, et face au Dynamo Kiev, la meilleure équipe du monde puisqu'ils avaient gagné la Supercoupe d'Europe face au Bayern. Christian sauve la balle, il dégage par chance sur Oswaldo Piazza qui enchaîne avec Patrick Revelli, son frère Hervé. Et le but ! Ça pouvait faire 1-0 pour les Soviétiques, ça fait 1-0 pour l'ASSE. C'est le seul match pratiquement où j'ai vu des spectateurs sur les toits des populaires. Tout était plein de partout. Il y avait plus de 45.000 personnes ce soir-là. C'était une ambiance comme on en vit très peu dans sa vie. Quand Dominique Rocheteau a marqué le 3e but, on s'embrassait avec des voisins, on ne se connaissait pas. Je me rappelle que les femmes des joueurs n'étaient pas loin. C'est pour ça que Patrick Revelli saute comme un cabri face à la latérale Henri-Point où nous étions situés avec mon père, parce qu'il y a son épouse juste à côté. Dans ce match, il y avait toute la volonté stéphanoise. Toute cette générosité, cette solidarité que l'on pouvait rencontrer au fond des puits avec tous ces mineurs. C'était Saint-Étienne."
Pour Philippe Gastal, ce match est à placer au-dessus de la mythique rencontre face à Split. C'est cette rencontre qui a fait entrer les Verts dans une autre dimension, faisant de Saint-Étienne, la capitale de la France : "Il y a tout dans ce match qui fait que c'est un match qui est rentré dans la légende du football stéphanois. Mais, au-delà, dans la légende du sport français. Tout le monde se rappelle de ce match contre Kiev qui a été un match fondateur. Après évidemment celui de Split, qui avait permis de décomplexer le football français. Mais véritablement, le match contre Kiev a fait entrer le club dans une autre dimension. Saint-Étienne est devenue la capitale de la France. L'ASSE était pratiquement l'Équipe de France et tout le monde se reconnaissait dans cette équipe avec cette générosité, cette envie de tout renverser. On savait qu'à Saint-Étienne, les Stéphanois pouvaient rendre l'impossible possible. Et à partir du match de Kiev, on pouvait parler d'épopée. Oui ! 50 ans après, c'est mon plus grand souvenir au stade Geoffroy-Guichard, par la dramaturgie, par tout ce qui s'est passé et parce qu'encore une fois, ce match résumait l'AS Saint-Étienne et la ville de Saint-Étienne. Pour ceux qui y étaient, tout le monde s'en rappelle encore. À la sortie du match, on savait qu'on avait vécu quelque chose d'incroyable, d'extraordinaire, et on pouvait dire "j'y étais"."